Musique

Une histoire du reggaeton. (Partie 1)

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Partie 2 « Le reggaeton, une histoire de loop. Escale à New-York. »

Partie 3 « Porto Rico et la « Música underground ». De l’opposition au succès commercial. »

Préambule

Depuis quelques années, le reggaeton, et par extension tout ce qui vient se ranger sous le large parapluie du ‘Dembow‘, infiltre le monde des musiques électroniques. Le triolet rythmique a ainsi surgit là où on ne l’attendait pas, ou pas trop. En Espagne, entre les mains de la Mafia Del Amor et du Pxxr Gvng, le reggaeton rencontre la trap. Sur SoundCloud il s’hybride, nourrissant une club music digitale innovante qui opère à la croisée des genres. Il rencontre le grime avec le collectif NAAFI, la trance avec Staycore, le gabber ou encore le cloud rap avec le Bala Club. Plus surprenant, depuis une paire d’années, le genre trouve un certain écho dans le monde extrêmement normatif de la techno. Le collectif BFDM, Low Jack et les Disques De Bretagne, ou plus récemment Dj Python sur Dekmantel, se le sont approprié. Bien que de plus en plus présent dans le paysage musical, le genre semble encore méconnu en France. Ses origines et son histoire, ne sont que peu documentés. Si quelques articles de magazines et de presse universitaire s’intéressent au sujet, notamment aux USA, presque aucun contenu n’existe en Français.

Le reggaeton a ouvert une brèche dans la médiasphère musicale bien pensante. Tomasa Del Real ou Ms Mina sont devenu des noms cools à droper. Le reggaeton est là, aucun doute, mais quel reggaeton ? Comme souvent, la version qui s’impose est une version adaptée, une traduction. Le ‘neo-perreo’, celui salué par Dazed And Confused, Boiler Room et les autres, est un reggaeton acclimaté, empli de références à la culture internet du début des années 2010. Un univers visuel et sonore tout droit sorti d’un feed Tumblr, coloré, tapageur et insoumis, bien loin des clichés machistes qui ont longtemps servi à discréditer le genre.

Le reggaeton existe aujourd’hui au pluriel. Entre ses multiples réinterprétations et le reggaeton tel qu’il existe outre atlantique, un fossé se creuse. Deux univers aux logiques et aux significations bien différentes se côtoient, ou plutôt s’ignorent, l’un empruntant à l’autre sans jamais réellement essayer de le comprendre.

Le reggaeton n’est pas une musique originaire d’Espagne, bien qu’un certain cadrage médiatique puisse le laisser penser. Félix insiste. J’ai rencontré Félix Hall il y a quelques mois et rapidement nos discussions se sont portées sur le sujet. Felix vit à Londres où il est DJ résident sur NTS. Il fait partie de ces personnes qui aiment gratter la surface évidente des choses pour en découvrir le sens caché. Ses DJ sets sont une fenêtre sur les Antilles et l’Amérique Centrale. Bashment, dancehall, reggae et reggaeton se réunissent et conversent. Il y a quelques années, Félix a temporairement émigré en Colombie, dans la sublime cité de Medellin. De là, il a voyagé au Vénézuela, au Panama, et surtout à Porto Rico avec pour idée d’y voir, d’y écouter et d’y vivre ces musiques dans leur habitat naturel. Félix est un brin agacé. Il me le confiait par mail. Les gens ici (à Londres) ont tendance à penser que le reggaeton se résume à J Balvin et Maluma. Le reggaeton est stratifié, ségrégué. Si sa partie pop plastique immaculée, celle tolérée par les élites, s’exporte, tout un pan de l’histoire du genre est méprisée. Faute de structures, la majeure partie des productions ne voyage pas. Une musique vivace, au cœur de la vie de multiples communautés, que beaucoup en Europe ignorent. Les échos lointains et filtrés qui nous parviennent ne font pas justice à la richesse d’un genre qui, parti de rien, est aujourd’hui devenu un symbole de l’Amérique latine. Suite à nos discussions, l’idée d’écrire un article s’est imposée. J’ai demandé à Félix de m’aiguiller, puis je me suis mis à lire.

Avant Daddy Yankee et même après, avant de devenir un produit de supermarché étiqueté ‘latino‘, le reggaeton, et de manière plus large le dembow, ont vécu une histoire faite de bric et de broc, de récupération, de bootlegs et de cassettes qui crépitent. Le reggaeton est une musique riche, le produit d’une région carrefour, le centre du nouveau monde en train de se faire. Il est le reflet de dynamiques culturelles et identitaires complexes, à la Jonction des Antilles, de l’Amérique latine, de l’Occident et de l’Afrique. La base du reggaeton est une boucle rythmique connue sous le nom de ‘dembow‘. Sur le web, elle circule telle une brique prête à l’emploi sous forme de sample. Wayne Mashall estime que la boucle, reproduite ou samplée, est aujourd’hui employée dans près de 80% des productions de reggaeton. Le genre ne peut pourtant pas être réduit à une boucle.

Aux origines : le reggae en español.

L’histoire du reggaeton est sujette à controverses. Sa paternité est disputée. Pour certains, il apparaît en premier lieux au Panama. Pour d’autres, il est définitivement et purement un produit de Porto Rico. Le raggaeton est une évolution du reggae dancehall, une bouture en langue espagnole, née d’un croisement avec la culture hip hop au milieu des années 90. Pour Renato, l’un des pionniers du ‘reggae en español‘, le nom proviendrait d’une habitude langagière panaméenne où l’ajout du sufix ‘ton‘ à un nom sert à en signifier la grande taille. Reggaeton signifierait donc ‘gros reggae‘. Pour DJ Nelson, le terme est une contraction, de ‘Reggae’ et de ‘marathon’, utilisée pour décrire la véritable course à la mixtape que se livrent les DJ Portoricains au début des années 90. Ce n’est qu’à partir de 1995 que le nom, repris par la presse, s’installe pour de bon.

L’histoire, telle qu’elle est le plus souvent racontée, commence ainsi. Dans les années 70, au Panama, les travailleurs du canal, pour beaucoup issus de la diaspora Jamaïcaine, importent le Reggae qui, peu à peu, transcende les frontières de la communauté. Le principal support de cette diffusion sont des cassettes enregistrées à destination des autobus. Au Panama, comme dans de nombreux pays d’Amérique latine, le bus est le principal mode de communication du monde rural. Les longs véhicules multicolores aux châssis modifiés sillonnent les villages, transportent les habitants, acheminent les marchandises, répandent les nouvelles. Un moyen de locomotion au centre de la vie des communautés mais aussi l’une des principales sources de musique du pays. Les systèmes audios sont rare à l’époque.

Le reggae est par essence même une culture live. Sur la face b de la plus part des disque figure une version instrumentale. Un riddim vierge laissé à disposition des divers MC et sound systems souhaitant l’utiliser lors de leur soundclash. La grande majorité des riddims circulent ainsi librement, appropriés par un MC puis par un autre, déclinés en de multiples versions. On enregistre, ré-enregistre par dessus. En Jamaïque, le notion de ‘proriété intelectuelle‘ n’a semble-t-il pas le même consistance qu’aux USA ou en Europe. Au milieu des années 80, afin de rendre les paroles du reggae accessible au reste de la population, certain MCs locaux tels que Super Nandi ou Renato commencent à chanter en Espagnol, utilisant les faces b à leur disposition. Le sous genre prend le nom de ‘Plena‘ ou tout simplement de ‘reggae en español‘. Les covers se multiplient, au grès des imports depuis la Jamaïque. Peu à peu le public grandit.

La plena panaméenne n’est encore qu’une version espagnole du reggae dancehall. Les beats et les flows sont les mêmes, les paroles généralement de simples traductions. Souvent construit sur le modèle du ‘one drop‘ propre au roots reggae, les riddims sont encore relativement éloignés du kick drum régulier entrecoupé de snares du reggaeton. L’histoire n’en est qu’à son commencement.

Partie 2 « Le reggaeton, une histoire de loop. Escale à New-York. »

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