À la croisée de la bass, des musiques improvisées et du DIY : rencontre avec le duo parisien Haxo pour la sortie de leur premier album Nuit.
Parmi les multiples rencontres amicales et musicales que j’ai pu effectuer au sein de la scène parisienne au cours de ces dix dernières années, j’ai eu le plaisir indéniable de croiser le chemin de Jeanne et Aurélien aka Haxo. Véritables activistes passionné•e•s de toutes formes sonores, acteur•ices acharné•e•s du mélange des genres et partisan•e•s d’une certaine forme d’autonomie collective et iconoclaste, comme lignes d’horizon artistiques. Pour leur propre label Syrinx Music, iels ont depuis passé un cap dans leur parcours sonique commun en publiant leur premier long format Nuit sorti le 4 février dernier.
Hasard ou pur karma, je quittais le même jour l’appartement que je partageais alors avec un ami dans la rue du même nom (Haxo, toujours) non loin de laquelle iels se produiront tout prochainement à l’occasion de leur release party, le 6 mars prochain, au Cirque Électrique près de Porte des Lilas. L’occasion de développer avec elleux autour des nombreux déploiements de leur musique dont les contours peinent à être encadrés dans un seul genre. Une esthétique de la collision et du lâcher-prise.
Tim Karbon pour CxC :
Salut Jeanne et Aurélien, nous sommes heureux de pouvoir discuter avec vous à l’occasion de la sortie de votre premier album Nuit paru le 4 février dernier. Tout d’abord, pourriez-vous détailler davantage vos diverses activités musicales individuelles et collectives ?
Jeanne :
Salut ! Je suis contrebassiste, improvisatrice et je joue dans plusieurs formations : en duo avec la guitariste Triinu sous le nom Valra, en trio avec Camille d’Arc (poésie sonore) et Florent Delaboudinière (synthés modulaires) sous le nom de Forêt Fantôme et avec Haxo bien sûr. J’ai sorti un premier album solo de contrebasse intitulé Immersion Libre sur le label MMLI en décembre 2024.
Au printemps 2026 je sortirai un deuxième album solo sur le label Les Disques Omnison, dans lequel je joue de la contrebasse et de la basse électrique. J’ai été formée en musique classique et je continue aussi ces pratiques : je chante dans un ensemble vocal qui s’appelle Miscellanées, et il m’arrive de jouer en orchestre symphonique.
Background :
Hello ! De mon côté, j’ai plutôt été, dans un premier temps, actif dans les scènes bass music depuis le début des années 2010, en tant que DJ sous l’alias Background donc, mais aussi à la tête du webmedia SeekSickSound, des soirées et du collectif associés, et en tant que membre du crew The Bass Society, plutôt dans une tonalité grime, dubstep, garage ou jungle. Avec SSS puis The Bass Society, je suis aussi résident sur Rinse France depuis le lancement de la radio en 2014.
Cela dit, j’ai toujours été très attiré par les musiques bruitistes, expérimentales, improvisées, que j’ai même découvertes bien avant la bass music : au-delà d’Haxo et Syrinx dont on pourra reparler, c’est ce qui m’a poussé à créer ces dernières années plusieurs projets/groupes plus live et expés, comme Ritaline Tsouko, Lutèce162 ou Magnetar. Tout ça me conduit à me rapprocher aujourd’hui de la création en solo : j’ai sorti un premier titre l’été dernier sur le label écossais Bricolage.
Depuis quand avez-vous commencé à composer et jouer ensemble de la musique sous cet alias de Haxo ? Aviez-vous d’autres projets instrumentaux qui tournaient avant la création du duo ?
Background :
Techniquement, Haxo est né en 2016, à l’occasion d’un festival d’improvisation qui était organisé à Mains d’œuvres (Saint-Ouen) et sur lequel on a été invité•e•s à jouer. On avait déjà commencé à improviser à deux chez nous, mais c’était notre première prestation live face à un public. Après le live, j’en ai parlé à bahnhof::zoo, un artiste qui gérait alors un label footwork/noise/expé, NIDALI Records : il a trouvé que l’idée de mélanger machines et contrebasse était super intéressante, et nous a proposé d’en faire un EP.
C’est comme ça qu’on est passés de l’improvisation à l’idée de structurer des morceaux : on a tout de suite préféré composer de vrais morceaux pour l’EP à sortir des extraits de jams. Quand on a rejoué live pour la release party de cet EP nommé Freitags Variété, qui est sorti en 2017, on a donc structuré le live autour de ces compos et commencé à écrire ce qui allait devenir Nuit.
Jeanne :
Personnellement c’était mon premier projet instrumental qui me permettait de vraiment m’exprimer à la contrebasse sur scène. À l’époque, j’étais encore au conservatoire, et même si j’ai toujours pratiqué l’improvisation et une forme de jeu plus libre que le répertoire classique, je ne me produisais pas encore sur scène à l’instrument. Haxo, ça a été libératoire.

Suite à des écoutes successives et attentives de votre album, il me parait évident que vous laissez une grande part à l’expérimentation sonore ainsi qu’aux séquences d’improvisation dans le processus de production de vos morceaux, qu’elles soient d’ordre instrumentales ou dues à des modulations d’effets. Pourriez-vous m’en dire plus sur le processus de composition ?
Jeanne :
Notre jeu a évolué depuis les débuts d’Haxo, notre pratique d’écoute également. Nous avons toujours été curieux.se d’une très grande variété de styles musicaux, mais sur la décennie qui s’est écoulée depuis la création du duo, nous avons de plus en plus fréquenté les scènes de musiques expérimentales et d’improvisation, ce qui se ressent évidemment dans notre jeu. Je pense qu’on entend aussi que nos influences sont diverses : ce n’est ni totalement du club, ni totalement de la musique improvisée puisque les morceaux ont une forme fixe et des mélodies qui reviennent, et ce n’est pas non plus une forme classique de chansons. C’est un peu de tout ça à la fois, à des degrés divers.
Background :
Je pense qu’on oscille tous•te•s les deux entre d’un côté notre goût pour l’improvisation et l’expérimentation, et de l’autre notre intérêt pour des musiques plus pop dans l’esprit, mais qui dévient des normes. Je crois que c’est ce qui est au cœur de l’écriture des morceaux : on part toujours de séances d’improvisations, mais on trouve en général assez rapidement des structures, des mélodies, des beats sur lesquels on tourne et que l’on peut agencer pour former des morceaux. Je crois qu’une partie de la longue gestation de Nuit s’explique par l’envie de trouver un équilibre entre toutes ces tendances : on a commencé à écrire les plus anciens morceaux (« Park », « Post ») dès 2017, à une époque où nos lives étaient vraiment centrés sur nos compos, mais après la création de Syrinx, on a recommencé à jouer des lives plus ou moins complètement improvisés. L’idée était d’arriver à refléter tout ça dans l’album : il y a des structures écrites, mais aussi, effectivement, des morceaux d’improvisations ou des choses nées accidentellement.
Les techniques de musique live semblent fortement alimenter le son de votre album. Comment définiriez-vous la connexion que vous mettez en place entre les moments de production en studio et le format concert dans votre démarche sonore ? Et avec quels outils et setups travaillez-vous pour que ce dialogue se matérialise ?
Jeanne :
Pour moi, c’est assez simple : mon set up live et d’enregistrement est le même. La difficulté dans l’enregistrement réside dans le fait de capter les sons d’un instrument acoustique, conçu pour être joué en live et dans des formes orchestrales, pas en solo. C’est assez ingrat à enregistrer, la contrebasse, mais on finit par arriver à quelque chose. J’essaie d’avoir une approche de la musique la plus sincère et spontanée possible, ce qui est assez facile pour moi en live, mais beaucoup plus difficile en enregistrement. Alors je me force à ne pas exiger de moi-même trop de précision, à ne pas revenir éternellement sur des détails, à me concentrer sur l’ambiance générale du morceau et l’émotion de la ligne mélodique, son imbrication dans l’écrin électronique créé par Background. Pour le dire plus clairement : c’est très facile avec mon instrument de vouloir réenregistrer constamment pour que ce soit plus juste, retravailler un coup d’archet, ou lors de motifs répétitifs, boucler la meilleure prise pour ne garder que celle-là, mais ce n’est pas ce que je veux avec Haxo, car je veux qu’on retrouve dans notre son studio l’élan qu’on peut avoir en live.
Background :
Comme je le disais plus tôt, c’est vraiment dans l’esprit de les jouer en live que la plupart des morceaux de Nuit sont nés : l’idée était souvent simplement d’avoir de nouveaux titres à jouer lors des concerts ! C’est ensuite en les faisant tourner de concert en concert, en laissant toujours sa place à l’impro, qu’ils se sont affinés. Je pense qu’on considère que les morceaux sont toujours en évolution plutôt qu’achevés, et on travaille finalement assez peu en studio, en tout cas pas dans le rôle du « producteur ». C’est vraiment seulement au moment de sortir concrètement un morceau, pour l’album ou pour nos participations à des compilations, qu’on se pose pour enregistrer et mixer un morceau, mais ça ne veut pas dire que le processus s’arrête là : certains morceaux ont continué à se transformer ensuite. Pour répondre à la deuxième partie de ta question, à titre plus individuel, je travaille surtout avec du hardware : synthés, sampler, boîte à rythmes, effets. Ce n’est pas tellement une question d’esthétique mais plus de préférence de jeu : je suis pianiste à l’origine, et je me suis toujours senti plus à l’aise en improvisant sur un clavier ou des faders que derrière un écran d’ordinateur. J’utilise aussi très peu de boucles, et je pense que ça joue beaucoup aussi dans le son du projet, et dans l’interaction avec la contrebasse : ça ouvre beaucoup d’espace et de liberté dans le jeu.

Qu’est-ce qui vous a poussé à mettre sur pied le collectif et label Syrinx Music, et quels désirs artistiques y insufflez-vous sur le long terme ?
Background :
Syrinx est né lors d’un verre avec Paul aka No3sis en 2020. On se connaissait par des ami•e•s commun•e•s, mais c’était la première fois qu’on se retrouvait à trois. On avait tou.te.s les trois déjà en tête de fonder un label de notre côté, et on est ressorti du bar avec l’idée de le fonder ensemble : l’idée était tout de suite de créer une plateforme 100% DIY qui permette de faire le pont entre musiques expérimentales et musiques électroniques, musiques et arts visuels, et bien sûr de mettre en avant des artistes dont on adore la musique et la démarche. Les idées de collectif et de scène sont super importantes pour nous : c’était aussi un point important dès le départ du label, et ça l’est toujours. Je pense que c’est donc essentiellement cela qu’on vise à long terme : continuer à défendre cet esprit d’indépendance, de DIY et de collectif.
Jeanne :
On trouvait qu’il manquait cette connexion entre les musiques électroniques de club et celles de l’expérimentation sonore. Syrinx cherche à se placer à cet endroit-là, pour faire entendre ces musiques qui naviguent entre les influences. Beaucoup d’artistes qui ont sorti de la musique sur Syrinx nous ont dit qu’ils ne voyaient pas quel autre label aurait pu éditer ce qu’ils ont fait. Dans ces cas-là, on se dit qu’on est vraiment utiles à la scène musicale, et c’est ce qu’on cherche : favoriser le collectif et la création d’un écosystème entre différent.e.s artistes de différentes scènes.
Je sais que vous partagez tous-tes les deux une appétence toute particulière pour la question des formats physiques de la musique. Quelle importance la dimension éditoriale et matérielle revêt pour vous en tant que collectionneur•euses, label managers et artistes ?
Jeanne :
Le format physique permet de rendre tangible cet art immatériel. Cela nous permet aussi de diffuser des visuels, que nous avons créés nous-mêmes pour ajouter une dimension artistique supplémentaire à la musique. Je sais que parmi les gens qui achètent notre CD, beaucoup n’ont même pas de quoi l’écouter chez eux. Mais c’est une forme de soutien à notre travail, c’est aussi une manière de l’afficher chez soi, en parler avec les ami•e•s qui passent et qui demandent ce que c’est, se souvenir que ça existe quand on repasse devant ou quand on fait ses cartons de déménagement. Je trouve la dimension symbolique très forte, plus importante que l’aspect purement sonore. Et je crois que vue l’époque, on a besoin de mettre de la poésie et du symbole dans nos vies.
Background :
C’est à la fois quelque chose d’important pour nous et quelque chose d’assez peu réfléchi. Cela renvoie à notre construction individuelle : à titre personnel, j’ai grandi avec le CD, que j’ai commencé à collectionner au début des années 2000, puis les vinyles et cassettes s’y sont rajoutés plus tardivement, donc les supports physiques représentent un attachement particulier pour moi. Après, je n’ai rien contre le numérique : la majorité de nos sorties se fait en numérique, qui nous offre une souplesse que j’apprécie beaucoup. Mais j’ai toujours trouvé très intuitivement que certaines sorties se prêtaient très bien au format tape ou CD, pour une raison de grain esthétique ou de construction : c’est toujours ce qui motive nos sorties physiques. Pour ce qui est de Nuit par exemple, on l’a vraiment conçu avec l’idée de le publier en CD, avec cette construction en 9 titres, avec un titre un peu interlude au milieu.
À l’heure où les scènes alternatives artistiques, en tout cas en France, semblent être de plus en plus fragmentées et disloquées, et quand les pouvoirs publics, le capital et les médias sont main dans la main pour promouvoir une culture « respectable » aux yeux de l’État, comment voyez-vous le présent et l’avenir des musiques expérimentales, électroniques et nocturnes ?
Jeanne :
Sincèrement j’ai peur, pour le voir de l’intérieur, car une partie de mon travail se passe non pas sur scène, mais dans les parties institutionnelles de la culture musicale et de la vie nocturne. Mais ce n’est pas une peur qui fige : c’est une peur qui me pousse à l’action et qui me dit qu’il faut tenir notre ligne coûte que coûte, et plus que jamais. Faire entendre d’autres voix, êtres intransigeant.e.s sur nos valeurs, croire et montrer, par l’action, qu’une alternative est possible. Je déteste cette façon qu’on a aujourd’hui de confondre art et communication, production artistique et contenu promotionnel, de faire confiance à un.e artiste non pas pour sa production mais pour un nombre de likes obtenu sur des plateformes numériques fascinantes. Pour moi, c’est une grave erreur politique de s’engouffrer dans ces jeux-là. Se servir des canaux de communication pour faire entendre des voix alternatives, c’est une chose. Se plier en quatre pour séduire les algorithmes, c’en est une autre. La frontière est mince mais la distinction est cruciale, et je trouve qu’on la perd trop souvent aujourd’hui. Vaste sujet mais ce que nous cherchons à défendre et que nous continuerons toujours à défendre, c’est l’existence d’une multitude de voix alternatives et nécessaires bien qu’inclassables. De ne pas chercher le « buzz » mais la progression organique. Cela nécessite du temps de se connecter réellement, mais c’est la seule façon de faire bloc et ensemble, nous avons de la force.
Background :
C’est une question essentielle, et je ne vais pas prétendre avoir une réponse définitive là-dessus. Je suis quelqu’un de très pragmatique, mais aussi de fondamentalement optimiste. Si je regarde le tableau actuel en essayant d’être lucide, c’est plutôt déprimant : j’ai la sensation qu’au-delà de la situation économique du monde culturel, le primat des réseaux sociaux et des algorithmes joue vraiment en défaveur de nos scènes. L’idée initiale des réseaux sociaux était de créer des liens, des contacts, bref, du collectif, mais je crois qu’on est aujourd’hui dans quelque chose de très différent, où, pour forcer le trait, l’idée est de briller individuellement en écrasant les autres dans l’algorithme, quitte à accepter tous les codes de l’algorithme. C’est quelque chose qu’on a toujours cherché à éviter, quitte à avoir une visibilité moindre, parce qu’on pense que la réponse est ailleurs – et je retrouve ici mon optimisme : dans le collectif, dans l’idée de scène, justement, et dans le DIY (qui ne veut pas dire le « fait à l’arrache »), dans les petites structures, les projets indépendants, les caves, les salles au fond d’un bar, la déviance par rapport aux normes, toujours dans le but de créer du social, du lien, de mettre en commun des énergies, de la créativité. C’est ce qu’on a toujours défendu, et qu’on continuera à défendre, parce que même si ça consomme beaucoup d’énergie, c’est là qu’on trouve de la joie et du sens – et je crois que c’est vraiment essentiel.
Merci énormément d’avoir répondu à mon invitation pour cette interview. Pour finir, pourriez-vous me parler de futurs projets et événements concernant Haxo et Syrinx Music ?
Background :
Un grand merci à toi ! Pour la suite, il y a tout d’abord notre release party, le 6 mars dans l’Anti-Club du Cirque Électrique, avec un plateau dont on est très heureux.ses : le duo poésie/modulaire Patricia Favreau & Paul Michel, le rock minimaliste de Triinu et la noise de Wysocka. Pour la suite, on a déjà un paquet de sorties en vue cette année du côté de Syrinx, avec notamment le retour de plusieurs artistes qui ont signé certaines sorties précédemment sur le label, à commencer très prochainement par Denver’s Little Brother.
Jeanne :
Et côté perso, je sors un album en solo en mars, qui s’accompagne d’une tournée de lives en Angleterre ce même mois.

Vous pouvez d’ores et déjà écouter et/ou vous procurer sur Bandcamp la version CD de Nuit, le premier album de Haxo paru sur leur label Syrinx Music.
Album qu’ils présenteront en live à l’occasion de leur release party dans l’Anti Club du Cirque Électrique le 6 mars prochain.

