Chroniques

Debit et la plasticité des genres dans son album « Animus » [NAAFI]

This post is also available in: English

ANIMUS Debit NAAFI Couvre x Chefs 00

Là où la musique qui se revendique « expérimentale » et/ou « improvisée » est une histoire de mâles blancs en fin de règne, Debit sans aucune prétention livre un album époustouflant et magistral. Un album narratif et sensible, qui produit l’impression d’un état poisseux, hybride et chimérique. Un état du corps qui se complique, qui se cherche, qui se traverse en lui-même. Une étrangeté brillante et singulière.

Debit, une figure incontournable de la diaspora d’Amérique Latine

Debit est une productrice mexicaine que l’on connait pour ses shows radio, et ses dj sets aux côtés de NAAFI, Venus X, Arca, Jubilee ou encore MIXPAK. D’abord confidentielle et influente dans la scène mexicaine, elle déménage en 2015 à New York et devient une des figures incontournables de la diaspora d’Amérique Latine.

À mi chemin entre ambient, expérimental et électronique, Animus est une production étonnante dans le catalogue de NAAFI qui nous a plutôt habitué à une musique club chelou et latine. Ici, c’est un album plutôt mental, relativement peu club, un album qui joue sur une certaine forme de lenteur, de dissonance parfois, en tout cas d’une construction sonore complexe.

Animus s’écoute d’une traite et plusieurs fois, comme la bande son d’un imaginaire qui pourrait en finir avec le gris ambiant. Une sensibilité toute neuve pour NAAFI et un test réussi. Plutôt dans une certaine sadness, Animus interroge quelque chose du corps et de l’esprit, entre le genre et la sexualité, entre la binarité et la multiplicité, individuation et inconscient. Comme le titre l’indique en faisant référence à Jung et à un concept tout éculé, Animus tente de faire face à des tensions internes, des tensions autour d’identité sexuelle, genré-e, des tensions autour de ce qui se révèle de non-binaire en chacun-e de nous. Animus peut s’écouter autant comme une intuition pratique que comme une intuition théorique.

Pour Carl Gustav Jung, l’Animus est la part de masculin de la femme, soit un archétype qui se forme dans l’inconscient collectif. Si aujourd’hui ce concept parait éculé, il met néanmoins en lumière une certaine idée de fluidité et de plasticité des genres.

Animus ou l’épokhé selon Debit

Debit réussi le pari d’en faire une narration tendue, et un album récit, où chaque piste se trouve être une flexion ou une inflexion dans un mouvement général, un mouvement plastique qui s’écoute comme une multiplicité de tentative pour rendre sensible les tensions du corps et de l’esprit.

Animus est un album clairement électronique, mais jouant des codes d’une certaine expérimentation ambient, moins radicale peut-être dans sa forme que les projets de Lee Banon alias Dedekind Cut, Debit livre un album atypique, étrange, bizarre, queer et politique dans ce que la politique recouvre de position des corps. Un album qui délaisse progressivement les tropes du club des premiers morceaux pour devenir une étendue sonore désidentifiée.

DEBIT ANIMUS CHRONIQUE NAAFI COUVRE X CHEFS 01

Contemplative, mentale, étendue et quasi infinie, la musique de Debit joue sur la tension du rythme , la suspension, et une certaine forme de mise en suspension du monde, ce qu’on appelle en d’autres termes plus philosophique l’épokhé, mais une épokhé qui ne se laisse pas aller à la passivité. Progression, flexion, inflexion, Animus marque sans doute ce début d’année par son caractère d’étrangeté radicale, de flottement, d’ambiguité. Animus est un album bouleversant, monstrueux tant il est une histoire de chimère de genres, de frontières déplacées et de radicalité sensible. En tout cas, Debit fait montre d’une maitrise intrigante de ce qui pourrait la bande son d’une insurrection sensible, théorique et pratique. Une brèche dans le gris du réel. Un élan sonore vital, emprunt de la plus belle des poésies.

Animus de Debit est disponible sur SoundCloud et sur iTunes.


Debit Website SoundCloud Facebook Instagram

NAAFI SoundCloud Facebook Instagram

Tags: ,

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*