Azu Tiwaline Livity Sound

Azu Tiwaline brouille les frontières entre musique transe traditionnelle et dub techno

« Magnetic Service », le nouvel EP d’Azu Tiwaline chez Livity Sound

Avec la sortie de Magnetic Service EP le 3 Juillet sur le fameux label anglais Livity Sound, la productrice franco-tunisienne Azu Tiwaline repousse une nouvelle fois les frontières entre le dub, la techno et les rythmiques brûlantes de son Sahara adoré. Quatre titres d’une efficacité redoutable, dont deux en duo avec le parisien Cinna Peyghamy, qui l’accompagne ici aux percussions. L’artiste tunisienne nous y laisse entendre un travail de sound design détaillé au service d’arrangements d’une profondeur organique tout en basses voluptueuses et en touches tonales subtiles. Juste avant que ce trésor sonore ne dévoile sa brillance au public, on est allé parler avec elle de désert, de révolte et de polyrythmies. 

Tim Karbon pour Couvre x Chefs | Les aficionados de bass music (et au-delà) ont appris à te connaître pour ton travail produit en tant que Loan, dans une veine grime, dubstep et breakbeat, notamment avec des sorties sur le label marseillais I.O.T. Records. Quelle est l’esthétique sonore au cœur de ton nouvel alias Azu Tiwaline ?

Azu Tiwaline | J’ai toujours navigué entre plusieurs styles musicaux, tous quand même un peu sombre, soyons honnêtes (rires) Alors finalement, qu’est-ce qui pourrait définir un univers musical quand celui-ci est multiple ? Au moment où a commencé à germer l’idée de développer un projet sous un autre alias, je me suis posée cette question et la réponse fut évidente. Pour construire une nouvelle identité sonore, il fallait que je commence par abandonner tous mes outils habituels de production et que je recherche un nouveau son. Ce n’est pas tant dans le style que la différence se ferait, mais plutôt dans la manière où ça sonne. Quelque chose qui serait plus organique, moins dans la synthèse sonore, plus brut et moins lisse, plus hypnotique, moins en ruptures constantes.

Quand tu viens de la scène dubstep / grime, autant dire que tu es complètement obnubilé par la qualité de la production.

Azu Tiwaline

Au bout d’un moment, tu as l’impression de devenir un chirurgien orthopédique en quête de la snare qui claquerait le plus monstrueusement. Je pense que j’étais arrivée à une étape où j’ai eu assez confiance en moi pour délaisser ce côté finalement assez technique, pour pouvoir me concentrer uniquement sur l’essence de ce qui m’inspire : les musiques de transe, les espaces, le silence, les rythmiques hypnotiques, les émotions, le ressenti… 

Par quel biais as-tu été amenée à collaborer avec le percussionniste Cinna Peyghamy (aka Cikkun) sur cet EP pour Livity Sound ? Et surtout, comment la fusion de vos deux écritures musicales a été mise en place sur les tracks Magnetic Service et Tight Wind ?

J’ai découvert Cikkun lors de la sortie de son EP Injonctions sur le label Exploration Music. Je pense honnêtement que l’univers entier est passé à côté de ce disque (rires) C’est un bijou pour moi !  Intemporel, grinçant, incisif, profond et un son…. damn, CE SON ! A l’époque je ne savais pas qu’il développait un autre projet sous son nom Cinna Peyghamy, un peu plus orienté experimental et percus (tombaks). Quelques années plus tard, je suis de passage en express à Paris, je vois qu’il joue le soir même. J’y cours. J’arrive, complètement essoufflée, je m’assois, j’assiste à son concert. Et je reste scotchée. A la fin du live je vais le voir et je me présente en lui disant qu’il n’a pas le choix : on va faire du son ensemble (rires). En réalité j’ai été un peu plus subtile que ça, mais au fond de moi, je savais que c’était acté !

Azu Tiwaline Cikkun Livity Sound
Recording session d’Azu Tiwaline avec Cikkun ©Loten Grey

Puis je suis repartie en Tunisie pour poser quelques idées. Après être retournée à Paris, j’en profite pour lui demander de venir en studio pour une première prise de contact « musical » , histoire d’enregistrer de la matière sonore pour voir, écouter, tester comment tout ça se mélange. Et finalement cette première session fut tellement riche et géniale que de là, j’ai pu produire tout de suite des tracks, dont ceux du Magnetic Service EP.  

Tu nous a récemment gratifié d’un long format intitulé Draw Me A Silence, sous la forme de deux EPs digitaux sortis respectivement en mars et avril dernier, puis au format vinyle en mai, toujours sur I.O.T. Records. Pourrais-tu développer davantage autour de la couleur musicale que tu déploie avec cet album ? 

L’écriture de cet album s’est faite dans une période de ma vie très chaotique et douloureuse. J’ai commencé à l’écrire au moment où je décidais de tout quitter pour aller vivre au plus près de mes racines, dans le Sahara tunisien. Là-bas, tout est doux, calme, lumineux et mystique. Les musiques de transe traditionnelles y sont encore très présentes, avec notamment le Stambeli, qui est un rite qui soigne et qui délivre. Il trouve ces racines en Afrique sub-saharienne et s’est dilué depuis dans l’Islam. Au Maroc, on l’appelle le Gnawa, en Algérie, le Diwan. 

L’idée était de me laisser imprégner par toute cette culture musicale d’Afrique du Nord et de la ré-interpréter dans des espaces plus larges, avec des textures plus contemporaines, de façon plus douce et posée aussi. Dans des termes plus simplifiés, c’est un mélange de dub polyrythmique et de techno hypnotique qui utilise beaucoup de sons traditionnels mais aussi issus d’enregistrements recueillis dans l’environnement naturel. Le vent, le chant des oiseaux, le bruit de l’eau quand les palmeraies sont irriguées, les insectes qui y trouvent un endroit paisible pour y essaimer, l’appel à la prière des mosquées aux alentours, la cacophonie du souk le dimanche…. L’inspiration qui est venue tout naturellement fut grâce aux énergies de cet endroit, et certainement aussi due à l’appel des ancêtres.

Tu vis une partie de l’année en France, et l’autre dans le Sahara tunisien. De quelle manière cette dualité géographique influe sur ta manière de produire et de penser la musique ?

L’environnement dans lequel je vis influe énormément sur ma façon de produire. Et j’ai la chance de pouvoir vivre dans un environnement calme et au milieu de la nature, que ce soit en Tunisie ou en France. Je n’ai jamais réussi à être une citadine. Être enfermée dans une boîte ou entre quatre murs quand tu as tendance à cogiter tout le temps (domaine dans lequel j’excelle) c’est le cauchemar assuré ! (rires)

Il y a quelques temps, je m’étais dit bêtement que je ferais du « Azu Tiwaline » en Tunisie et du « Loan » en France. Sauf que ça ne marche pas comme ça ! Ce n’est pas uniquement parce que je vis dans le désert qu’est venue cette nouvelle identité sonore. Certes, ça y a contribué fortement. Mais c’est surtout parce que j’ai changé, moi aussi, je pense. J’avais besoin de me ré-inventer pour retrouver du sens et un nouveau rythme à ma vie. Et ma musique, c’est mon miroir intime.

Azu Tiwaline Chott El Djerid Tunisie
Chott El Djerid, Tunisie ©Loten Grey

Livity Sound est connu pour être un label qui repousse inlassablement les frontières entre techno, basses fréquences et musiques polyrythmiques, depuis sa fondation par Asusu, Kowton et Peverelist au début des années 2010. Ton Magnetic Service EP se situe dans la filiation logique de leur démarche hybride, à la croisée des chemins entre ces différentes approches du spectre électronique. Comment en est tu arrivé à sortir ce projet avec eux ?

J’ai toujours rêvé de sortir un disque sur un label anglais. Je sais pas comment expliquer ça simplement sans passer pour la groupie de service (rires) Mais oui, je suis FAN de de beaucoup de labels anglais, voire même uniquement de Bristol, dont Livity Sound.

Un jour de Mars 2020, on fête la fin du tournage de mon clip Omok. Je suis épuisée, mais super heureuse du travail accompli. On boit quelques verres, c’est la fête quoi (rires) Il y a des jours comme ça, tu te sens comme un super-héros. Avant d’aller me coucher, je me dis « tiens, et si j’envoyais mes nouveaux tracks à un label que je surkiffe ? »  Je réfléchis pas longtemps et j’en viens à l’idée d’envoyer ce projet à Livity Sound. Ça me paraissait être le label idéal et le plus enclin à aimer cet EP. Du coup je ne cherche même pas à envoyer mes tracks à d’autres labels (pourtant, il y en a quelques autres sur ma « gold list »). J’envoie un mail et je file au lit. Le lendemain, j’avais une réponse dans ma boîte mail et la suite, on la connait (rires) Il fallait simplement oser en fait ! Et puis l’alignement des planètes devait être pas mal ce jour-là pour moi.

Outre ton travail de production et de composition, tu es également une artiste de live et une DJ expérimentée. Comment relies-tu ces deux niveaux de ta démarche musicale, et quelle part laisse-tu à l’improvisation dans tes sets ?

C’est marrant, je n’ai jamais eu de réflexion sur ce sujet…. Peut-être parce que tout s’est fait en même temps et naturellement ? Par contre je ne dirais pas que je suis une DJ « expérimentée » dans la mesure où jusqu’à présent, je me suis toujours produite en live. J’ai commencé par ça et ensuite j’ai commencé à produire des tracks. Donc pour moi la prod et le live sont liés intrinsèquement. Il se trouve que je sais aussi mixer depuis bien longtemps et que j’adore ça ! Mais jusqu’à présent, je préférais me produire en live. Chose qui a aussi changé car aujourd’hui ce que je préfère, c’est mélanger les deux : travailler sur des sets hybrides avec du live et du mix combinés.

Pour moi la prod et le live sont liés intrinsèquement.

Azu Tiwaline

En général, je sais exactement ce que je vais jouer dans une soirée ou un évènement. J’essaie auparavant de savoir à quelle heure je suis bookée, qui joue avant ou après moi, pour quel public, etc… Histoire de préparer quelque chose qui soit en adéquation avec ce moment. Mais j’ai toujours avec moi un ou deux autres sets de secours, au cas où je me suis complètement plantée sur la vibe supposée (rires) Et durant le live là oui j’improvise forcément, notamment sur la manière avec laquelle je joue chaque élément, comment celui-ci est amené dans le flux, son évolution dans le temps… Mais tout ça est pensé précisément dans la mesure où je répète  et je m’entraîne beaucoup avant chaque set. Je n’arrive jamais avec une page blanche sur scène. D’ailleurs les seuls moments où j’improvise vraiment, c’est quand je joue avec quelqu’un. Quand tu fais une « jam » là oui, c’est bien obligé, c’est le principe même ! Ça donne souvent des trucs supers, un beau bordel aussi, mais c’est vivant, plein d’accidents heureux et surprenants. J’adore même si c’est le bordel ! (rires)

Passons un peu hors du champ musical. Le monde entier vit actuellement un grand chaos politique, sanitaire et culturel, amplifié par l’épidémie globale du COVID-19. En France, la pandémie a ravivé des tensions sociales dues aux différences de traitement vécues par les populations les plus précaires face à la pandémie, abondamment documentées depuis. 

De plus en plus de voix se font pourtant entendre pour plus de justice sociale et écologique, une meilleure répartie des richesses partout sur la planète ainsi que pour la lutte indispensable contre le racisme systémique et institutionnel (cf les récentes manifestations des soignant.es et celles contre les violences policières menées par le Collectif Vérité et Justice Pour Adama à Paris, et partout en France). 

Pourrais-tu nous partager quelques unes de tes pensées sur ce climat de révolte que l’on ressent toutes et tous ?

Honnêtement, je ne vois pas la différence entre hier et aujourd’hui. Oui de façon régulière, il y a une « révolte » ou je dirais plutôt un « coup de gueule » car de façon désespérément cyclique, tout le monde revient à une vie « normale » au bout d’un moment (même si bien trop rapidement à mon goût). Mais pour celles et ceux qui sont concerné.es, par toutes ces injustices et cette indifférence générale, la révolte c’est tous les jours ! Pour moi il n’y a pas de « climat de révolte » quand juste certaines voix à un instant T se font entendre davantage parce que c’est médiatisé, et que c’est le sujet du moment. 

Pour une justice rendue à certain.es personnes, combien ne seront jamais considéré.es ? 

Azu Tiwaline

Mais bien entendu, je ne dis pas que ça sert à rien de se révolter, bien au contraire. Il faut bien sûr qu’il y ait des mouvements de protestation de la sorte pour que les choses bougent. Des discussions, des débats… Mais je trouve ça tellement lent à venir… Il faut des actions fortement plus revendicatrices si on veut parler de révolte. Tu n’imagines pas à quel point cela me touche profondément de voir comment les gens peuvent être considérés, moi y compris, tout ça à cause d’une couleur de peau, d’un genre masculin / féminin, de différentes origines ou cultures, d’une orientation sexuelle, d’un niveau social…  Quand je vois quelqu’un souffrir, j’ai mal aussi. Quand on regarde les infos, toute cette violence, ces morts injustes, le désarroi et la peine des des proches des victimes… Pendant que certain.es ressentent de la colère monter face – par exemple – à ces violences policières ou du moins les « coupables » , moi je ne peux m’empêcher de penser uniquement qu’à la souffrance qu’ont subi les victimes. Et je pleure, comme une gosse. Je préfère me préserver de ces faits divers « médiatisés ». Je ne regarde pas les infos, j’évite les documentaires et reportages atroces, lire me suffit pour m’informer, si il le faut et quand c’est nécessaire. Le choc que me procure toutes ces images est immense. Je préfère continuer de croire en l’humain, tout ce qu’il y a de bon en lui, considérer que je suis une Terrienne, et que dans le lot de tous ces Terriens, il y en a des bons, et aussi des très cons. Vivre tous ensemble, c’est une leçon de tous les jours. Peu importe notre soi-disante « évolution », je ne changerai pas le monde, mais je peux changer ma façon de le voir pour être un peu plus en paix avec lui.

Avec l’arrêt des représentations publiques, la fermeture des salles, l’annulation des festivals et des concerts depuis le confinement de mars dernier, les musicien.nes, DJs, technicien.nes, bookers, labels… se retrouvent malmené.es et quasiment incapables d’exercer leurs professions dignement (risque sanitaire oblige). 

Certain.es artistes tels que ton collègue de label Simo Cell veulent profiter de ce moment de réflexion obligé pour repenser le statut des DJs et artistes live, et les manières de se produire dans un domaine musical encore trop régit par la politique de l’offre et l’absence de réelle mesures écologiques (cf un billet écrit par le producteur et DJ pour Libération en juin dernier). 

Selon toi, comment devrait-on repenser la galaxie des musiques électroniques en suivant cette piste de réflexion ? Et à quel échelle, en tant qu’activiste de ces musiques-ci, pense tu que l’on peut opérer un changement de paradigme ?

Je trouve toutes ces réflexions très intéressantes et utiles pour ce milieu et ceux et celles qui sont concerné.es. C’est un signal très positif pour l’avenir. Personnellement, j’ai tellement si peu réussi à « vivre » de ma musique (même si je n’aime pas cette expression) que ces questions, je n’ai pas eu à me les poser ! (rires) Quand je vais dans une ville pour jouer, je pense tout de suite aux disquaires où je vais pouvoir aller digger et les supers bons plats de la cuisine locale que je vais manger (rires) Tu rajoutes à ça les endroits incontournables à connaître et en fin de compte, ce n’est pas un gig que je vais faire, c’est un séjour découverte sous prétexte que j’ai une date (rires)  Mais oui tiens,  juste pour rire, imaginons un instant que j’ai une vie d’artiste overbookée… Et ben ce serait pareil en fait, même pire puisque j’aurais peut-être de quoi digger encore plus et tester la cuisine encore mieux (rires)

Merci pour avoir pris le temps d’échanger avec nous autour de toutes ces questions. Petite dernière : as-tu de futurs projets ou désirs soniques et musicaux dont tu voudrais nous faire part ?

Alors j’ai plein de projets sur le feu. Mais je suis super superstitieuse alors je n’aime pas en parler tant que c’est pas commencé (rires) Ceux que je peux dévoiler sont une sortie sur une superbe compilation Door to the Cosmos du label anglais On The Corner Records en Septembre avec un titre en collaboration avec Cinna Peyghamy intitulé Violet Curves. Auprès de supers artistes comme entre autres Dengue Dengue Dengue, Nicola Cruz, DJ Khalab, Afrikan Sciences…

Plus tard dans l’année, on va sortir un EP de remixes de mon album Draw Me A Silence avec des producteur-ices que j’affectionne beaucoup. Toujours sur I.O.T Records, la maison, bien entendu ! Et sinon je suis actuellement en train de terminer un EP pour un autre label UK dont je tairais le nom pour l’instant !

Merci à toi, Tim, c’était bien cool de faire cette interview entre potes ! Et merci à Couvre x Chefs pour l’invitation ! 

Magnetic Service EP d’Azu Tiwaline est disponible sur Bandcamp.

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