Scarlett Thin Ice Couvre x Chefs

« Thin Ice » de Scarlett, ou le récit d’un dialogue introspectif

Le mois dernier sortait Thin Ice, le premier EP de Scarlett. Ce projet est à la fois l’aboutissement d’un travail de longue allène pour la productrice qui a construit et affiné son identité musicale durant ces dernières années, mais marque également la toute première étape de la carrière de celle-ci. Les DJ sets (Boiler Room, Rinse France…) de Scarlett et son pack d’edits sorti il y a bientôt un an ont dévoilé un univers singulier, nourri d’influences allant des rythmiques arabes au tribal prehispánico, en passant par la hard drum ou le métal industriel. La sortie de Thin Ice était l’occasion d’en savoir plus sur la naissance de celui-ci et l’origine des hybridations qui le composent.


Aurèle Nourisson pour Couvre x Chefs | Scarlett, tu viens de sortir un EP qui s’appelle Thin Ice, est-ce que pour commencer très simplement tu pourrais te présenter ?

Scarlett | Je suis Scarlett, je produit de la musique électronique émotionnelle. Je suis aussi parfois DJ.

Ton EP a un titre assez évocateur, et tu me disais qu’il avait composé et pensé à une période vraiment particulière pour toi, est ce que tu peux nous en dire plus ?

Comme chaque individu à un moment de sa vie, je me suis retrouvée dans une impasse à réaliser que le mode de fonctionnement que j’avais adopté ne marchait plus, ou n’était plus suffisant et que j’allais droit dans le mur. Il s’est avéré que le point de rupture s’est retrouvé synchronisé sur le plan artistique, identitaire et sentimental… Thin Ice semblait la métaphore parfaite du chemin qu’on prend jusqu’à ce que la glace cède sous nos pieds et que tout s’écroule en un instant. Heureusement j’ai eu la chance d’être particulièrement bien entourée, notamment par Philou CxC qui m’a poussée à aller au bout du truc et sans qui il n’y aurait pas d’EP.

La narration c’est celle d’émotions contradictoires dans un moment fort d’introspection, est-ce que c’est cela qu’on entend dans cette hybridation et multiplication des styles, des morceaux très techno, d’autres plus trap, parfois des textures un peu indus…

Il m’a fallu un certain temps pour sortir du cadre de la musique club que je m’étais imposé et m’affranchir d’un genre défini, tout en gardant en mémoire que la finalité du projet était d’en proposer un format live. J’ai énormément d’admiration pour Glow, le second album de Jackson, qu’il a d’ailleurs porté en live et qui est pour moi l’un des meilleurs albums de la décennie passée. Il n’y a aucune véritable uniformité de genre, mais sur le plan sonore c’est du génie pur qui emprunte à une palette d’influences, de textures et d’émotions hyper large et avec une facilité folle pour un résultat hyper cohérent. J’ai voulu faire pareil avec ma musique, et au fond, j’essaye juste d’atteindre ce niveau…

Thin Ice semblait la métaphore parfaite du chemin qu’on prend jusqu’à ce que la glace cède sous nos pieds et que tout s’écroule en un instant.

Scarlett

Un morceau que je trouve particulièrement intéressant, en plus du très club Leaving, c’est Lights In The Sky, qui je trouve condense un peu l’ensemble des émotions et des styles qui traversent l’EP, tu peux nous en parler un peu plus.

A posteriori, c’est un peu l’ovni de l’EP, puisque très industriel et froid, beaucoup plus aligné sur mes influences metal et contemporaines. Le morceau est un peu construit comme une prise de notes d’une thérapie au premier et au dernier jour, c’est un récit un peu éthéré et d’une certaine façon le sujet de cet EP : le doute, l’incertitude, puis l’impasse, le questionnement et la prise de décision, peut être…

Leaving au contraire, est un morceau très club, assez trap, qu tu as fait avec ma gda, est-ce que tu peux nous parler de cette collaboration et de la place qu’elle a dans ton EP.

Je suis tombée par hasard sur le travail de ma gda qui a sorti un EP seule, sans label (que CxC a relayé) et j’étais hyper admirative de cette démarche d’assumer de ne pas avoir besoin de label pour être exigeante avec la forme et avec le fond. Au delà de la démarche, son Mourning Moon EP est vraiment bon. On a échangé, et humainement, j’apprécie énormément les gens qui font les choses à fond parce qu’ils en ont vraiment envie. Je suis particulièrement fière du résultat.

Tu me disais aussi que les émotions contradictoires des différents tracks, pouvaient se retrouver dans l’écriture des textes, est-ce que tu peux développer un peu cet aspect.

Écrire des paroles qui ont du sens était hyper important pour moi, plutôt que d’utiliser des samples vocaux un peu abstraits ou réciter des phrases consensuelles en marmonnant… c’était hors de question. Finalement il était assez amusant de chercher le double sens pour avoir quelque chose d’ouvert, qui fait autant sens quand on est heartbreak que quand on est en plein questionnement introspectif. Puis je crois qu’il y a aussi un peu un devoir de sincérité, que la musique soit personnelle jusque dans les paroles…

Quelle place ta pratique dj, qu’on connaît peut-être plus de toi, à joué dans la composition de l’EP ? 

Je crois qu’il y a un profond manque de respect pour le travail de DJ ces derniers temps, alors que c’est un truc complexe et riche, et réaliser un EP dont la finalité est le live était un peu une façon de me réapproprier le statut d’artiste, et pas de bouche trou dans les line-up comme c’est trop souvent le cas. En suite le DJ a souvent une fonction iconoclaste dans ce qu’il fait, et j’admire beaucoup cet aspect. C’est ce qui m’a permis de me réconcilier avec certaines influences que j’avais balayées en les jugeant de mauvais goût (alors que j’aime toujours autant le nu metal) et de déconstruire cette censure intériorisée. Enfin il y a toujours le côté digging, pour nourrir sa curiosité, tenter des blends improbable et briser encore et encore les limites du cadre qu’on s’impose.

Thin Ice de Scarlett est sorti sur Bandcamp et toutes les plateformes le 17 juillet.

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